Par Daniel Parkinson

Cet article a été rédigé en langue anglaise le 1er septembre 2022 par M. Daniel Parkinson. Le texte original en langue anglaise est disponible sur le site web de l’auteur (uptorawdon.com) en utilisant le lien suivant : Settlers in 1820

Une version éditée de l’article a été publiée par le Quebec Heritage News en septembre 2022 (Vol. 16 No. 4 Automne 2022). Pour plus d’informations, voir le site:

https://qahn.org/quebec-heritage-news

Ce texte a été traduit en français par la Société d’histoire de Rawdon. À la suggestion de l’auteur, la version française reprend le format utilisé par le Quebec Heritage News tout en référant occasionnellement au texte original. Des sous-titres ont aussi été ajoutés à la version française afin de faciliter sa lecture sur le site web. Ils ne se retrouvent pas dans le texte original. De nombreux courriels et conversations téléphoniques avec l’auteur ont finalement permis de préciser l’adéquation de certains termes utilisés en français.

Pour faciliter la lecture, les notes de bas de page ont été rassemblées à la fin de cet article.

Avant l’ouverture officielle

Lorsque les terres du canton de Rawdon s’ouvrent officiellement à la colonisation en 1820, de nouveaux arrivants sont déjà prêts à les réclamer. Ces terres étaient identifiées par les termes « Waste Lands of the Crown » sur la carte préparée par l’arpenteur Joseph Bouchette en 1821 parce que la Couronne ne les jugeait d’aucune utilité. Depuis des années, il est de notoriété publique que ce territoire au nord de la seigneurie de Saint-Sulpice est disponible, mais la bureaucratie du « Castle St. Lewis » (terme utilisé occasionnellement faisant référence à la résidence officielle du gouverneur de Québec, le Château Saint-Louis et, implicitement, à l’administration de l’époque) est lente et mal coordonnée. Des commentaires de l’arpenteur Samuel Holland en 1795 nous apprennent que certaines parties du canton avaient déjà été accordées en guise de récompense à des investisseurs/spéculateurs loyalistes. L’arpenteur Holland écrit qu’il « pourrait être opportun d’établir une règle selon laquelle aucune autre concession ne sera faite … jusqu’à ce que les données d’arpentage n’aient été enregistrées auprès … du bureau de l’arpenteur général »1s

L’arpenteur Holland faisait probablement référence au cas du capitaine William Dunbar qui, en 1787, avait demandé 3 000 acres de terre situés « sur le côté est de la rivière l’Assomption, délimités au nord par la seigneurie de La Valtrie (sic), à l’ouest par la seigneurie des Prêtres [Saint-Sulpice] et en face de l’établissement acadien (écrit Accadian dans le texte original en anglais de la pétition) du ruisseau Vaché [Ruisseau-Vacher près de Saint-Jacques de l’Achigan et par erreur Cacher selon certaines sources] « 2. Cette terre a effectivement été concédée à Dunbar en 1789 soit après son décès survenu en 1788, mais les lettres patentes pour cette concession n’ont été émises qu’en juillet 1799. Les héritiers de Dunbar, Ralph Henry Bruyeres et George Selby, ont présenté une pétition réclamant ces terres situées à Rawdon. Ils demandèrent 4 200 acres qui comprenaient une partie des terres réservées à la Couronne et au clergé3. Ils précisaient qu’advenant le cas où une partie des terres réclamées avait déjà été concédée, ils devraient recevoir en compensation des terres du canton d’Auckland. Bruyeres (c.1765-1814), capitaine du Corps des ingénieurs de Sa Majesté et Selby (1760-1835), médecin diplômé de l’Université d’Édimbourg et chirurgien en chef de l’Hôpital général de Montréal ayant servi le gouvernement colonial comme major de la ville de Québec, ne reçurent confirmation que les terres revendiquées leur étaient octroyées qu’en 1805. Leur propriété comprenait ce qui allait devenir les lots 1, 3, 4, 6, 7, 8, 10 et 11 du premier rang et les lots 2, 4, 5, 6, 8, 9 du deuxième rang de Rawdon lesquels relèveraient plusieurs années plus tard de la paroisse de Sainte-Julienne.

Cartographie de 1815

Une carte du canton de Rawdon tracée par l’arpenteur Joseph Bouchette en 18154 fournit des indications sur la topographie, identifie les rangs et les lots, mais ne présente aucune trace de colonisation. Elle n’inclut pas les terres attribuées aux spéculateurs loyalistes identifiés sur la carte de l’arpenteur Holland.

L’empiétement par les censitaires des seigneuries

Dans son rapport de 1824, l’arpenteur Joseph Bouchette signale l’empiétement du territoire par des colons des seigneuries voisines. Il écrit que « nonobstant [le fait que] les limites entre « L’Assomption et La Chenaye et Rawdon avaient été établies par arpentage et clairement identifiées, » le seigneur de l’Assomption a considérablement empiété sur le premier rang de Rawdon où il a placé des censitaires (en français dans le texte anglais) sous le régime seigneurial. En plaçant le mot en langue anglaise « (tenants) » entre parenthèses, l’auteur précise que, sous ce régime seigneurial, les censitaires avaient un statut de « locataires » des terres qu’ils exploitaient au bénéfice des seigneurs. Les empiétements en question portent autant sur les terres réservées à la Couronne et au clergé qu’aux parcelles concédées par lettres patentes aux Bruyères [et à Selby] »5. La façon dont ce problème d’empiétement a été résolu n’est pas claire. À la connaissance de l’auteur, ces censitaires n’ont pu être identifiés à ce jour et il n’y a aucune preuve de leur présence au recensement de 1825.

Les premiers à s’installer

Les squatteurs, impatients ou faisant fi de la bureaucratie, se seraient donc introduits dans le canton sans l’autorisation d’un arrêté en conseil et se seraient installés dans le premier rang. Ce n’est qu’à partir de 1820 que des permis d’occupation sont délivrés à divers immigrants, surtout des Irlandais. Un homme, Joseph Dugas, un Acadien du Massachusetts, jure dans sa pétition au gouverneur « qu’il était un résident du canton de Rawdon en 1816, au moins un an avant tout autre habitant du canton et ce, dans un rayon de huit milles ». Un chapitre est consacré à ses luttes avec la Couronne, en tant qu’Américain (Yankee), dans le livre « Up to Rawdon ». La route qu’il a défrichée jusqu’à ses terres a permis à d’autres personnes d’accéder au territoire. Il était arrivé à Saint-Jacques de l’Achigan vers 1810. Quelques-uns de ses enfants y sont nés en 1812 et 1815.

Qui sont ces nouveaux arrivants qui le suivirent et utilisèrent sa route pour atteindre le premier rang ?

Son frère Philémon Dugas le suivit quelques mois plus tard. Il allait d’ailleurs devenir une figure proéminente du canton de Rawdon. Commerçant arrivé du Massachusetts, Philémon s’installe d’abord à Saint-Jacques. Il y vivait en 1815. Enregistrés dans le recensement sous le nom de Firmain Dugas, Philémon et sa femme, Martha (Patty) Edwards, savent lire et écrire en anglais et maîtriseront le français rapidement. Les prêtres de la paroisse manquent de cohérence dans l’orthographe des noms français et sont déroutés par les noms irlandais et anglais qu’ils traduisent fréquemment. Philémon et Patty, en tant que protestants anglophones, ont dû faire beaucoup d’ajustements dans leur nouvelle vie d’immigrants du Massachusetts. Le premier fut d’accepter la communauté acadienne, francophone et catholique romaine locale comme la leur. En 1815, leurs trois filles sont baptisées à l’église paroissiale de Saint- Jacques de-l’Achigan. Leurs autres enfants y ont été baptisés au cours des années suivantes, tout comme Patty elle-même, en 1828.

Les premiers rangs de Rawdon : les moulins Dugas

Dès son arrivée dans le canton de Rawdon en 1816, Philémon, conjointement avec Pierre Richard et d’Isaac Dugas, construit un moulin à scie sur le lot 24 du premier rang. Le 20 juin 1817, Philémon achète les parts de Pierre Richard et d’Isaac Dugas dans ce moulin à scie. Ils détenaient les titres de propriété de cette terre concédée initialement en 1799 à James Sawers, l’ayant achetée de ce dernier ou de ses héritiers. Tous se réunirent, le 9 mars 1818, dans le bureau du notaire Pierre Mercier de Saint-Jacques. Philémon et sa femme Patty Edwards font donc l’acquisition du moulin à scie, avec le droit d’y ajouter un moulin à grains et ce, sans que les autres partenaires ne puissent réclamer quoi que ce soit eu égard à son fonctionnement – un privilège qui avait été garanti au « Sieur et Dame Richard ». Le Dr Martin Strong Parker de Saint-Jacques semble s’être porté garant de ce contrat et avoir acquis les parts de Pierre Richard et d’Isaac Dugas dans le bois qui avait été produit et qui devait être transporté à Québec par Philémon en vertu d’un contrat enregistré auprès des Notaires Publics de la Province du Bas-Canada, District de Montréal. Philémon a ensuite présenté une demande de concession de la Couronne et obtenu un billet de location pour le lot 23 Sud du premier rang du canton de Rawdon le 23 novembre 1820. Les lettres patentes suivirent dans le délai prescrit. En 18226, il y ajoutait le moulin à farine.

Il y a quelques personnes liées à Philémon Dugas qui pourraient l’avoir rejoint à Rawdon avant 1820. L’un d’eux, Zacharie Cloutier, est devenu son gendre en 1823. Curieusement, Zach / Zachire Cloutie [sic] est nommé comme l’un des « loyaux sujets britanniques qui … ont immigré à différentes périodes ». Il est né et a été baptisé à Saint-Joachim le 23 novembre 1791. S’agissait-il là d’une des manigances d’Alexander Rea pour aider Cloutier à obtenir un billet de location ? Un autre, Pierre Routhier (nommé Rukie dans certains documents) avait des enfants à l’école des Fourches. Il est enregistré sous le nom de Pierre Routier au recensement de Rawdon de 1825 et utilise la même adresse que Cloutier.

Cette photographie récente montre la rivière Rouge qui coule près des lots que possédait M. Dugas.

Photo de Richard Prud’homme https://www.phomme.ca/

Comme il est possible de le constater, les premiers arrivants ont rejoint une rivière Rouge au débit rapide. Cette portion de la rivière qui coule dans le rang 1 se trouve aujourd’hui sur le territoire de Saint-Liguori Ces premiers arrivants souhaitaient y trouver des endroits qui deviendraient des champs plats et fertiles. L’épaisse repousse d’arbres et de buissons au loin donne une idée des conditions difficiles que les colons ont dû affronter. La population s’est ensuite regroupée autour des moulins qui fournissaient des services aux colons après 1820. Une communauté connue sous le nom « Les Fourches » s’y est développée avec son école, son église et ses magasins et ce, avant que le village de Rawdon ne soit établi au centre du canton.

Cartographie du territoire : constats et hypothèses

La plus ancienne carte complète du territoire de Rawdon a été produite par l’arpenteur Joseph Bouchette et est datée de 1821. Cette carte peut être consultée à l’adresse suivante :

https://uptorawdon.com/wp content/uploads/2019/10/1821-map.pdf

L’extrait suivant facilitera la compréhension des prochains paragraphes.

Le terme « Marshals » y apparaît sur des portions des lots 17 et 18 du premier rang. L’auteur croit qu’il s’agit d’Aron Foster Marshall et de Moses Marshall dont les noms figuraient sur une pétition de l’agent des terres Alexander Rea en date du 5 mars 1821 demandant des terres à Kilkenny ou Rawdon au nom des vingt-neuf « loyaux sujets britanniques »7. Ces lots marqués « Marshals » avaient été attribués au loyaliste Ephraim Sandford en 1799. Plus tard, ils feront partie des propriétés de John Jefferies et de John C. Turner. Les Marshall ont probablement obtenu d’autres terres à Rawdon. Dans une lettre de 1827 adressée à M. Cochrane, Secrétaire civil du Gouverneur, le révérend James Edward Burton affirme avoir acheté le lot 16 à M. Marshall, un Américain. D’autres noms apparaissant sur la pétition de 1821 ont aussi obtenu des terres à Rawdon à savoir : Thomas et Andrew Smart (billets pour lot 23 du rang 2 obtenu en 1823), Jonathan Mottashed junior et senior (lots 13 Sud et 14 Sud du rang 5 accordés en 1823), William (et son frère Henry) Phillips auraient obtenu des billets pour des lots sur les 2e, 4e et 5e rangs. Fils de Seth Phillips, un soldat sous le commandement du major Rogers pendant la guerre d’indépendance américaine8, William et Henry Phillips pourraient avoir vendus ces lots à des colons. William Marlin est aussi nommé sur la pétition (lot 25 Nord du rang 6 accordé en 1823) de même que John Jefferies et Thomas Day dont les histoires sont racontées plus loin dans cet article.

« Manchester Place » est également identifié sur cette carte. L’endroit correspond à un emplacement situé dans la seigneurie de Saint-Sulpice qui montre quatre bâtiments du côté nord d’une route menant au centre du canton. Le moulin, exploité par David Manchester, appartenait à Roderick McKenzie, Seigneur de Terrebonne, endroit où Manchester a aussi vécu en 1807 et même avant. Ses cinq enfants les plus âgés y ont été baptisés. Son plus jeune est né en 1818. David Manchester a vécu dans la seigneurie de Saint-Sulpice car il aurait déclaré9, en juin 1824, avoir résidé « à 15 acres [sic] de la ligne de Rawdon » pendant dix ans. Subséquemment, Manchester s’est installé à Rawdon en 1824 sur les lots 17 et 18 du rang 3.

Les voies d’accès

Cette carte montre une route partant de « Manchester Place » et se rendant presque directement aux moulins de Philémon Dugal [sic Dugas] sur la rivière Rouge (lots 23 et 24 Sud du rang 1). Trois bâtiments sont indiqués sur le côté sud de la rivière et, de part et d’autre, de la route. Le lot 21 du rang 2 est identifié au nom de G. Robinson et une partie du lot 25 de ce même rang 2 est attribuée à Tho. Robinson. George et Thomas Robinson, deux frères provenant du comté de Cavan en Irlande, se seraient retrouvés à Rawdon avec leurs familles en 1820. Ils ont, tous deux obtenu des terres en 1823. Ces hommes savaient lire et écrire et soutenaient l’église et l’école. Cette route se dirige ensuite tout droit vers le nord puis serpente vers l’est jusqu’au lot 26 du rang 6. L’auteur croit que les familles Burns, Copping, Smiley, Eveleigh et autres l’auraient emprunté pour rejoindre leurs lots situés dans les rangs 3, 4, 5 et 6 et ce, avant 1825. Les familles Brown et Petrie l’auraient aussi utilisée pour se rendre aux terres qui leur ont été concédées dans le rang 7. Les Scroggie et Corcoran se seraient rendus, respectivement, aux rangs 8 et 9.

Une seconde route longe la rivière Ouareau et mène vers le nord jusqu’au lot 17 du rang 5. Ce lot est identifié par le terme anglais « Village Plot » qui signifie « emplacement du village ». À cet endroit, elle rejoint la « route principale » menant au canton de Kilkenny sur la ligne entre les cinquième et sixième rangs. La route poursuit son chemin le long de la rivière, la traverse dans la moitié nord du lot 11 du rang 9 et se termine là où la rivière se divise soit au lot 11 du rang 10. Le lot 16 du rang 6, identifié « Glebe » sur la carte, était réservé à l’Église d’Angleterre. Très important pour le révérend J. E. Burton10, ce lot a été réclamé par le révérend Milton en 1834. Cette route revêt une importance particulière parce qu’elle a rendu les lots qu’elle traversait et ceux qui se trouvaient à proximité plus attrayants et en a augmenté la valeur notamment ceux de McGie sur le rang 5 (1823) et de Tiffin (1821) sur le rang 6.

Les premiers à obtenir l’autorisation

Josiah Morgan, originaire du New Hampshire, était le frère de Hannah Morgan, la première épouse de Joseph Dugas. Ces Américains n’étaient pas des loyalistes et auraient été attirés vers le nord par la possibilité d’acquérir des terres agricoles gratuites. Ils devaient cependant prêter un serment d’allégeance à la Couronne. Morgan ne reçoit pas son billet de location avant 1826. Il est possible qu’il n’ait pas prêté serment avant cette date. Morgan, Dugas et plusieurs autres signent, le 21 juin 1824, une pétition de la part des colons de Rawdon, se plaignant « de déceptions et de graves inconvénients …dus à l’envie d’un agent résidant parmi eux ». Morgan, comme Dugas, aurait-il été un squatteur et un arrivant précoce ? Son quatrième fils a déclaré être né au Vermont en 1822. Si ceci est vrai, cela permet de croire que Josiah serait arrivé en 1823. Il a signé une pétition en mai 1824 réclamant un enseignant. Ses trois fils aînés fréquentaient l’école en août11. Marcel Fournier a identifié Robert Rodger [sic] comme un des premiers colons loyalistes américains à Rawdon. Son nom apparaît au recensement de 1825. Il était nommé Rogers dans le registre anglican de l’église Christ Church. Il a vécu sur le lot 16 du rang 1 jusqu’après 1842. Il a reçu son billet de location en 1823 après son arrivée d’Irlande. Il n’était donc pas un loyaliste. M. Fournier l’a probablement confondu avec un couple de loyalistes âgés, Stephen et Elizabeth Rogers de d’Ailleboust, qui vivaient apparemment près de George Copping vers 1840. Les détails les concernant sont publiés dans le chapitre « Rapport Rogers » de Up to Rawdon.

Trente familles ont reçu au cours des mois de mai, juillet et août de 1820, « l’arrêté en conseil » les autorisant à s’établir à Rawdon. Ils sont nommés sur une liste12 compilée en date du 10 mars 1824 par Joseph Bouchette du Bureau de l’Arpenteur Général. Il s’agit presque exclusivement d’Irlandais protestants. Ils sont trop nombreux pour être cités, mais ils sont à l’origine de la communauté anglophone qui existe depuis longtemps à Rawdon. Il est peu probable que ceux-ci se soient installés à Rawdon avant 1820. Certains, cependant, comme David Petrie, s’étaient installés à Montréal quelques années auparavant.

George McBeath, un marchand de fourrures de la Compagnie du Nord-Ouest, avait demandé 3000 acres, mais n’a obtenu que les 500 acres inscrites sur le plan du canton de Rawdon préparé par Samuel Holland vers 1795. McBeath (v. 1740-1812) est né en Écosse et a été l’un des premiers membres de la Compagnie du Nord-Ouest. Associé à Nicholas Montour, il contribua à fonder, en 1785, le célèbre Beaver Club de Montréal.

Les loyalistes James Sawers et son épouse, la veuve Margaret Tucker et Ephrem [sic] Sandford se sont vus accorder des terres dans les deux premiers rangs du canton en guise de récompense pour services rendus à la Couronne. Sandford était un capitaine réformé (1783) des Queen’s American Rangers. Parmi les mémoires figurant dans les documents relatifs aux terres du Bas-Canada, il y en a un, non daté, qui indique que Sandford a envoyé des « colons acadiens » à Rawdon dès qu’il en a eu l’autorisation, mais n’ayant pu trouver « les bornes délimitant la propriété dans la forêt… ils ont abandonné l’entreprise et se sont dispersés ». Ses curateurs ont mis en vente la propriété de Rawdon le 1er février 1807, la décrivant comme étant « située immédiatement à côté de l’établissement acadien » (Saint-Sulpice ?), où il y avait un « très bon moulin d’où le bois peut être transporté par flottage » jusqu’à l’Assomption, à six milles de distance, et « les lots étaient accessibles de l’Assomption par d’excellentes routes ». Sandford avait « à cœur de s’installer réellement et de façon permanente à Rawdon » 13.

Son fils Ephraim Sandford junior a épousé Ann Rea, la sœur aînée d’Alexander Rea à Montréal en 1810. Alexander Rea, un loyaliste de l’Île-du-Prince-Édouard par sa mère, Phoebe Fraser la fille de James Fraser du New Jersey, a été le premier agent des terres de la Couronne à Rawdon. Rea fut remplacé par le capitaine Guy Colclough en 1823 suite à des plaintes justifiées de la part des colons tel qu’en fait état un rapport de Joseph Bouchette, arpenteur général en date du 20 décembre 182414. De nombreux exemples de mauvaise gestion, de l’insensibilité et de l’égoïsme de Rea sont relatés dans Up to Rawdon – tous les loyalistes n’étaient pas les réfugiés vertueux et droits du folklore canadien. Rea a remis des emplacements à des membres de sa famille, dont un à son beau-frère Sandford et un à son frère William Fraser Rea. Ils n’ont pas rempli leurs obligations en matière de colonisation et leurs billets de location pour ces emplacements ont expiré. Un autre frère, Eliphalet Rea, semble avoir été un colon légitime pendant quelques années, vers 1825.

Gens d’affaires et commerçants…flairent la bonne affaire

Les marchands et gens d’affaires n’ont pas tardé à considérer le rang 1 du canton de Rawdon comme un bon endroit pour investir dans des terres.  Des bouchers de Montréal étaient pressés d’acheter ou de louer un endroit pour y élever du bétail. John Jefferies de la rue Sainte-Marie dans le Faubourg Québec15 à Montréal fut l’un des premiers. Il fit une demande de terres en 1821 et a probablement acheté des lots de la succession d’Ephraim Sandford. En peu de temps, Jefferies a amassé plusieurs centaines d’acres sur les rangs 1 et 2. Il s’est intéressé activement à la communauté et à son administration. De nombreuses pages de Up to Rawdon sont consacrées à ses activités.

J. C. Turner, originaire de Montréal, est identifié comme inspecteur de bœuf et de porc dans les annuaires commerciaux de la ville de Montréal de 1819 et 1820. John C. Turner et son fils de onze ans, Henry L. Turner obtiennent des recommandations pour des demi-lots dans les cantons de Rawdon et de Kildare en décembre 1820. Les Turner vivront seize ans sur leur propriété de Rawdon soit le lot 20 du rang 1. Différentes acquisitions ultérieures ont agrandi cette propriété. En août 1830, John Charles Turner offrait en location à des « locataires respectables » quatre fermes à Rawdon avec d’excellents bâtiments et un stock de bétail tels qu’annoncés dans le journal The Vindicator and Canadian Advertiser du 20 août 1830. Il avait son gendre, Thomas Day, comme agent à Montréal. Lors du recensement de 1831, Henry Turner possédait 1500 acres avec 42 bovins à cornes, 8 chevaux, 48 moutons et 12 porcs. Quatre familles utilisaient cette adresse, soit en tant qu’ouvriers, soit en tant qu’exploitants de petites parcelles. La propriété des Turner devait être mise en vente par le shérif le 7 février 1832 tel que l’annonçait la Gazette de Québec en date du 6 octobre 1831.

Thomas Day était un maître boucher de Montréal et un neveu de John Jefferies, comme l’indiquent les registres de l’église Christ Church de Montréal lors de son mariage en 1828 avec Mary Ann Turner, fille de John C. Turner. Il signe une pétition de colons en 1824. L’enquête statistique de 1824 suggère qu’il possédait le lot 19 sud du rang 2, un « lot attribué initialement à Jeffries qui y a apporté des améliorations ». Des lettres patentes furent émises en 1831 à Thomas Day. Bien qu’elle ne figure pas dans les recensements de 1825 et de 1831, la propriété de Rawdon faisait apparemment partie de ses activités commerciales. En 1830, son adresse le situait Rue principale, Quartier Saint-Laurent, Montréal. De 1842 à 1847, le Lovell’s Montreal Directory plaçait Thomas Day à l’étal 1 parmi les cinquante-deux bouchers à faire affaire au New Market (Nouveau marché).

Deux épiciers établis dans la région de Montréal depuis plusieurs années, John Tiffin et John Torrance, ont demandé et investi dans des terres agricoles à Rawdon en 1820 et 1821. Ils avaient tous deux de grandes familles et plusieurs fils. Ils ont été actifs dans le canton pendant de nombreuses années. Les noms de Tiffin et Torrance se retrouvent dans une longue pétition transmise en décembre 1820 comportant plusieurs centaines de noms et initiée par Alexander Rea en son nom et au nom d’autres Loyalistes des Maritimes, ainsi que de nouveaux arrivants d’Angleterre et d’Écosse. Plusieurs d’entre eux ont d’ailleurs obtenu un emplacement à Rawdon soit les familles Hobs, Kirkwood, Melrose, Torrance et Ephraim Sandford, junior. Rea a décroché le poste d’agent des terres de la Couronne16.

Le recensement de 1825 et la communauté francophone

Le recensement de 1825, avec ses nombreuses fautes d’orthographe, est déroutant, mais il a été certifié et signé par l’énumérateur Philémon Dugas, « superviseur pour le canton de Rawdon », car il n’y avait pas d’agent des terres de la Couronne à cette date. Le rapport a été déposé le 20 octobre 1825 auprès du révérend James Edward Burton. Ce recensement identifie 103 chefs de famille. La majorité d’entre eux sont des Irlandais, autant catholiques que protestants. Les vingt noms de famille qui ne figurent pas dans le recensement ultérieur de 1831 étaient soit des squatteurs ou colons n’ayant effectué qu’un court séjour en raison de conditions trop difficiles, soit des personnes qui se sont heurtées à la bureaucratie et ont renoncé à obtenir des lettres patentes.

Le recensement de 1825 contient des noms à consonance francophone (qualifiés de Québécois17 par l’auteur). Ces noms incluent notamment :

  • Thomas Bro [sic], au sujet duquel il n’existe aucun autre document. Il avait une famille de neuf personnes. Bouchette a cependant nommé, en date du 24 avril 1823, les personnes18 suivantes avec des permis sur des lots adjacents : Augustin Breau au lot 8 Est du rang 3, Joseph Breau au lot 8 Ouest du rang 3 (il est aussi inscrit sur le recensement de 1831) et Paul Breau au lot 8 du rang 4. Il est possible que ces personnes soient liées à Thomas Bro mais cela n’a pas été déterminé.
  • Francois Larivière déclare une famille de huit personnes, mais n’est pas inscrit sur le recensement de 1831.
  • François Charlebois, avec une famille de six personnes à ce recensement, a reçu des lettres patentes en 1836 pour le lot 19 Sud du rang 7. Ce lot sera vendu plus tard à Andrew O’Rourke.
  • Jean Pierre [sic – pas de nom de famille mais Fournier l’a identifié comme Daigle]. Il portait le nom de John D’Eagle sur le recensement de 1831 et a reçu des lettres patentes en 1845 pour le lot 9 Sud du rang 4. Aussi, un Alexandre Daigle à 3/7 apparaît sur une pétition de colons de 1828 signée comme ‘Alexy Diagle’ et sur le recensement de 1831 comme Elixa D Eagle.

Il n’a pas été possible de déterminer si l’une ou l’autre de ces familles est entrée dans le canton avant 1820. Un certain nombre d’autres noms susceptibles d’être francophones ont été retrouvés dans divers registres mais ces personnes ne se seraient pas établies comme résidents permanents.

Notes de bas de pages

1 – Obtenu de https://advitam.banq.qc.ca/notice/275385

2 – Bibliothèque et Archives Canada (BAC, C2512, C-2523)

3 – Dans une note additionnelle, l’auteur précise qu’à cette époque, le terme sous-entendait « de l’Église épiscopale protestante ».

4 – Extrait d’une carte topographique du Bas-Canada, dédiée à Son Altesse Royale George Augustus Frederick par Joseph Bouchette, arpenteur général de la province de Sa Majesté, publiée par W. Faden, Charing Cross, Londres, 1815, gravée par J. Walker & Sons https://www.davidrumsey.com/about.

5 – BAC C-2503, Volume 25, pages 13168-13177

6 – Histoire de la paroisse de Saint-Liguori/ A.C. Dugas, 1902

7 – BAC, C-2534

8 – BAC, C-2553

9 – BAC, C-2566, Volume 193, page 91961

10 – BAC, C-2513, volume 51, pages 26056-7

11 – https://uptorawdon.com/wpcontent/uploads/2019/10/28-Royal-Iinst.-for-the-Advvancement-of-Learning-correspondence.pdf (en anglais).

12 – BAC C-2515, volume 57, pages 29100-29101.

13 – BAC, C-2560

14 – BAC, C-2503, Volume, 25, pages 13168-13177

15 – Mieux connu sous le vocable Faubourg à m’lasse

16 – BAC C-2556, volume 164, pages 79836-79842 et 79854 -79856

17 – L’auteur utilise le terme « Québécois » pour référer aux francophones. Il a choisi ce terme par respect pour la population actuelle du Québec. À l’époque, il aurait été plus approprié d’utiliser le terme « Canadiens français » qui servait à différencier les populations francophones originaires du Canada de celles originaires de France. Le terme « French-Canadian » est cependant utilisé dans la version du Quebec Heritage News.

18 – Liste des personnes ayant obtenu un permis d’occupation dans le canton de Rawdon. (BAC C-2515, volume 57, pages 29096)