Avec quatre rivières qui traversent son territoire, le Canton de Rawdon, devenu la municipalité de Rawdon, dispose d’une source d’énergie qui a favorisé la construction de moulins. Dès 1824, l’Arpenteur Joseph Bouchette, dans son rapport (1) publié en 1825, mentionnait que ces rivières offraient plusieurs sites propices à la construction de moulins. Plusieurs livres, mémoires de recherche et sites web se sont intéressés aux moulins à eau du Québec et fournissent certaines informations concernant les moulins de Rawdon. Aucune de ces sources ne les identifie de façon systématique ou les localise. Cette série d’articles se propose de vous faire découvrir ces moulins et les sites qui les ont accueillis.
L’énergie hydraulique est utilisée à plusieurs fins. À Rawdon, les moulins à scie servaient à transformer le bois en matériaux de construction et d’ébénisterie. Les moulins permettaient aussi de moudre le grain et produire de la farine. Beaucoup plus tard, cette énergie servira à produire de l’électricité. À l’époque, le terme « moulin » désignait à la fois les mécanismes (roue hydraulique, organes de transmission de puissance et appareils de transformation tels meules, scies, etc.) et les bâtiments qui les abritent.
Topographie et régime de gestion territoriale
Le territoire de Rawdon offre des particularités intéressantes tant du point de vue topographique qu’en matière de gestion territoriale. D’une part, sa topographie passe de la plaine du Saint-Laurent particulièrement fertile et favorable à l’agriculture dans les premiers rangs du canton aux montagnes laurentiennes beaucoup plus propices à l’exploitation forestière sur le reste de son territoire. D’autre part, ce territoire se situe à l’intersection de deux régimes de gestion territoriale soit le régime seigneurial en vigueur sous l’administration française et le régime britannique avec la mise en place de cantons (township) sous la tenure de « franc et commun soccage », c’est-à-dire libre de toute redevance. Sans entrer dans toutes les particularités de ces deux régimes, le premier fait référence à un régime par lequel les censitaires versaient une rente (en tant que locataires) en échange de certaines obligations imposées au seigneur tandis que le deuxième désigne un mode de possession des terres en pleine propriété. Non seulement ces deux régimes se côtoyaient mais ils ont aussi beaucoup évolué durant la période qui a mené à l’abolition du régime seigneurial en 1854. Rawdon perdra, entre autres, des portions de son territoire lors de la création de Saint-Liguori et de Sainte-Julienne.
Plusieurs moulins à eau voient le jour…et disparaissent
Considéré comme l’un des premiers à habiter le territoire du canton de Rawdon, Philémon Dugas s’y serait installé vers 1816/17 et, rapidement, aurait construit un moulin à scie sur le lot 24 du Rang 1 (aujourd’hui sur le territoire de Saint-Liguori). Un premier document (2), rédigé par l’arpenteur Joseph Bouchette (fils) et daté de 1815, mentionnait qu’un très faible nombre de lots du Canton de Rawdon avait été octroyé ou même arpenté. Un acte de société (3) signé le 9 mars 1818 confirme l’association entre Philémon Dugas et Martin S. Parker pour exploiter ce moulin. L’acte nous apprend que M. Dugas s’était associé précédemment à MM. Pierre Richard et Isaac Dugas pour construire ce moulin mais qu’ils avaient convenu de dissoudre la société le 20 juin 1817 et de revendre les actifs à Philémon Dugas. L’acte précise que ce moulin a été construit sur le lot acquis de M. Pierre Richard et que l’achat incluait le droit d’ajouter dans le moulin une « moulange » à moudre le grain. Ce moulin à farine sera ajouté quelques années plus tard. En parallèle, en 1819, à quelques kilomètres de là sur le territoire de la Seigneurie de Saint-Sulpice, les seigneurs à savoir les prêtres du Séminaire de Saint-Sulpice construisaient un moulin banal en vertu du monopole qui leur était octroyé et de l’obligation qui était imposée aux censitaires d’y faire moudre leurs grains. Plusieurs autres moulins utilisant la puissance hydraulique seront construits subséquemment sur le territoire du canton de Rawdon. Avec le début de la révolution industrielle, de nombreuses innovations technologiques notamment l’invention de la turbine contribuent à améliorer la productivité des moulins et à diversifier leur production. L’avènement des engins à vapeur, du moteur à combustion et de l’électricité vers la fin du XIXe siècle/début XXe siècle entrainera le déclin des moulins à eau pour produire la farine et scier le bois.
Évolution du nombre de moulins à eau à Rawdon
De très grande importance pour le développement des régions, la présence de moulins sera normalement répertoriée dans les recensements de la population. Si le premier recensement du canton de Rawdon, réalisé en 1825, n’en fait pas état, celui de 1831 en identifie quatre incluant le moulin à scie et le moulin à farine de Philémon Dugas. Les moulins connaitront une expansion rapide entre 1831 et 1844. Le recensement de 1844 portait le nombre de moulins à scie à un sommet de 9 moulins à scie. Il relevait aussi 4 moulins à farine avec 9 moulanges. En 1851, le recensement faisait état de huit moulins à scie et cinq moulins à farine. En 1861, les statistiques dénombraient les entités industrielles couvrant l’ensemble du comté de Montcalm qui comptait alors huit scieries et huit moulins à farine. En 1871, il n’y avait plus que cinq moulins à scie et trois moulins à farine recensés. Au début du vingtième siècle, d’autres sources d’énergie avaient, à toute fin pratique, remplacé les moulins à eau.
Les emplacements : méthodologie et données de base
Afin de répertorier les moulins à eau de Rawdon, l’approche utilisée repose d’abord et avant tout sur l’identification d’emplacements appropriés pour y construire un moulin. Une première hypothèse préconisait que les moulins devaient être installées près des différentes chutes afin de bénéficier du maximum d’énergie hydraulique disponible. Comme nous le rappelle Hydro-Québec, les meuniers ont été parmi les premiers à exploiter la force motrice de l’eau (4) pour produire de l’énergie mécanique. Ces moulins étaient dotés d’une roue à aubes qui, entraînée par le courant, actionnait une meule servant à transformer le grain en farine. Cette puissance hydraulique convertie en énergie mécanique varie en fonction du débit d’eau et de la hauteur de chute. De ces paramètres, la hauteur de chute apparaissait comme l’élément le plus susceptible d’influencer le choix d’emplacements pour la construction de moulins. S’il est vrai que des chutes importantes comme les chutes Dorwin, Manchester et Magnan pouvaient générer beaucoup de puissance, d’autres critères interviennent :
- La puissance potentielle d’importantes chutes excédait de beaucoup la puissance requise pour faire fonctionner les mécanismes rudimentaires actionnant les moulins au début du 19e siècle.
- Le débit des cours d’eau et une très faible chute s’avéraient suffisants, du moins initialement, pour fournir la puissance requise.
- Le climat canadien et les variations de niveaux d’eau en raison d’importantes crues printanières devaient aussi être pris en compte notamment afin d’assurer la sécurité des installations.
La présence de cours d’eau ne suffit pas à expliquer la construction de moulins. Encore fallait-il desservir un marché pour les produits finis (farines, planches et madriers) et disposer de matières premières (grains et grumes/billes de bois). L’accroissement rapide de la population et le développement de ces nouveaux territoires justifiaient le marché local tant pour le logement que pour la nourriture. L’abondance de la ressource forestière allait aussi ouvrir des marchés d’exportation.
Un premier constat vient démontrer la pertinence de ces critères. Le premier moulin construit sur le territoire de Rawdon l’a été sur la rivière Rouge alors que la rivière Ouareau, située à moins d’un kilomètre, générait des débits d’eau dix fois supérieurs. Non seulement le débit de la rivière Rouge produisait la puissance requise, il le faisait de façon beaucoup plus sécuritaire à l’abri de ces importantes crues printanières de la rivière Ouareau.
À la recherche de ces moulins
Même s’il est devenu évident que les emplacements favorables à la construction d’un moulin ne pouvaient se limiter qu’aux chutes, il demeure possible de croire qu’il n’existe qu’un nombre restreint de ces sites favorables. Différents rapports, recensements, cartes du canton de Rawdon et articles de journaux ont permis de retracer plusieurs moulins présents sur le territoire de Rawdon au fil des ans. Il n’est cependant pas facile de les retracer tous. Changements de propriétaires et d’exploitants, incendies et reconstruction ainsi qu’emplacements imprécis ajoutent autant de difficultés.
Les moulins et leur emplacement
Depuis le premier moulin Dugas, des moulins situés à quatre autres emplacements auraient existé sur la rivière Rouge. La rivière Ouareau en aurait également compté au moins cinq. Deux emplacements ont aussi été identifiés sur la rivière Saint-Esprit soit les sites des moulins Beaupré, sur le territoire devenu Sainte-Julienne de Rawdon puis Sainte-Julienne et le moulin Rowan, transporté depuis sur le site du Village Canadiana.
Dans les textes qui viendront étoffer ces divers emplacements, les moulins en viendront à porter le nom de leur propriétaire ou de leur exploitant. Un premier article s’intéresse aux moulins situés sur la rivière Rouge.
Sources d’information
Cette compilation initiale repose sur des données extraites de différentes sources notamment les informations contenues dans les livres de Marcel Fournier, Gérard Brady et Daniel Parkinson (livre « Up to Rawdon »). Elle s’inspire des recherches effectuées par Guillaume Petit et documentées sur son site web dans l’article portant sur les moulins de la rivière Ouareau (https://montrealbb.ca/moulins-ouareau-1850/). L’appui de Yves Forest se doit aussi d’être souligné. Ses recherches dans les greffes de notaires auront été fort utiles. Les recherches de Daniel Parkinson portant sur les premières familles à s’être installées à Rawdon ont permis de mieux connaître plusieurs des propriétaires de ces moulins. Les données des divers recensements effectués par les gouvernements de l’époque (1825, 1831, 1844, 1851, 1861, 1871, 1881 et 1891) de même que d’anciennes cartes géographiques ont aussi été utilisées. Les infrastructures érigées sur ces cours d’eau au fil des ans ayant modifié la configuration des cours d’eau, le plan de l’arpenteur Bouchette, produit en 1821 de même que la carte connue sous l’appellation « carte Holtby », ont notamment été utilisés. Les photographies de la famille Magnan se sont avérées particulièrement utiles. Cette compilation repose principalement sur des recherches bibliographiques et l’analyse des caractéristiques techniques. Elle devra éventuellement être complétée par des relevés sur le terrain afin de déterminer s’il subsiste des traces prouvant l’existence et l’emplacement des moulins identifiés. Si vous disposez d’informations qui permettraient de compléter ou corriger cet inventaire, n’hésitez pas à nous les transmettre.
Sources spécifiques
- General Report of an Official Tour through the New Settlements of the Province of Lower-Canada/Joseph Bouchette, Surveyor General, 1825
- A Topographical Description of the Province of Lower Canada with Remarks upon Upper Canada/Joseph Bouchette, 1815
- Acte de société entre Philémon Dugas et Martin S. Parker, 9 mars 1818 / Greffe des notaires Bédard et Mercier – Transcription par Yves Forest
- http://www.hydroquebec.com/comprendre/hydroelectricite/force-eau.html
